05.06.2006

Chut! Libre.

Plonger dans les gorges abyssales
Se perdre au milieu des dédales
Parcourir les voies sans issue
Les sens inverses les sens perdus
Sombrer jusque dans les profonds
Couler jusqu’en perdre la raison
S’engluer dans une mélasse
En perdre la notion de surface
L’envers, l’endroit, le haut, le bas
Tous les reliefs sonnent plats
Et espérer toucher le fond
Pour provoquer l’électrochoc
Donner un grand coup de talon
Sortir du chaos qui disloque
Mais les sols n’ont pas d’appui
Les sables mouvants sous mes pieds
Je voudrais bien pouvoir frapper
Reprendre un vif goût à l’envie
Attraper fort à pleines mains
Les ordinaires les petits riens
Quitter ce long manteau de peine
Lester ces lourds poids qui m’enchaînent
Oublier celle qui me ronge
Qui m’envahit et qui me plonge
Dans le fantasme de lendemain
Dans le réel de l’incertain
Oublier celle qui m’agresse
Qui rompt mes brefs instants de liesse
Qui me rappelle à la douleur
D’un corps qui flanche, d’un corps qui pleure
Accepter celle qui se terre
Au fond de moi dans mes viscères
Qui sclérose lentement l’espace
Qui prestement laisse des traces
Des marques, des signes indélébiles
Sur un corps devenu fragile
Celle qui me donne envie de vivre
Encore plus fort encore plus vite
Qui m’incite à toujours poursuivre
A transgresser toutes les limites
A vouloir vivre passionnément
Perpétuer les débordements
Tester mon corps et ses contours
Mon âme, mes reflets, ses détours
Mais où s’arrête la frontière
A frôler toutes les barrières
Toujours plus près, toujours moins loin
Je sais, je sens que tout est vain
C’est elle ou moi dans ce combat
Je m’y refuse jusqu’au trépas
Quitte à brûler jusqu’à mes ailes
A déroger tous les modèles
A vivre ma vie toute en errance
Toute en bohème mon cœur balance
Dans cette lutte il n’est nul choix
Juste composer tant que j’y crois
Et quand les mots perdront leur sens
Quand tout ne sera que souffrance
Qu’il n’y aura plus de main tendue
Quand tous les maux seront à nu
Alors il sera juste temps
De m’envoler aux quatre vents.

S.PM

25.05.2006

Les écorcheurs de mots

Ils écorchaient les mots plutôt que d’accrocher leur vie.
Ils écorchaient leur âme, qu’ils savaient damnées.
Ils écorchaient leurs maux, qui les rendaient à vif.
Ils n’étaient que reflets, que fantômes d’eux-mêmes.
Recherchant en leur sein la force de poursuivre.
Blessés, torturés, à vif, à chair, à sang, ils n’étaient que souffrance.
Expiant leur part de sombre dans l’ombre de leurs mots.
Expiant leurs ombres éparses dans l’émoi de leurs cris.
Ils étaient de ces âmes maudites. Maudites d’elles-mêmes.
Incapables d’entrevoir en leur sein une once de lumière.
Incapables de cerner, discerner leur blancheur, leur candeur, la grandeur de leur âme, la force de leur être.
Ils erraient sans maux dire.
Mutiques, retranchés.
Acculés.
Happés dans la tourmente, ils caressaient l’absente.
L’absence.
Devenue trop présente.
N’ayant fi des bourrasques, ils subissaient les frasques
De leur profond marasme.
Ils n’étaient que douleur.
On lisait dans leur cœur comme dans un livre ouvert.
Oublié.
Un livre qu’on aurait oublié de fermer.
Un livre où les pages cornées venaient rappeler les affres de leur veille.
Sur les pages, les mêmes marques, mêmes tapages.
Nocturne, diurne.
Incessant, permanent.
Hurlements silencieux.
Les mêmes odeurs de pages vieillies, jaunies, les mêmes aigreurs.
Un livre resté ouvert, à jamais, comme la béance d’une plaie.
Ils écorchaient leurs mots pour expier leur peine.
Les traquant, torturant, les rendant sans forme, sans vie.
Les vidant de leur sens, l’essence même de leur être.
Touchant jusqu’à leur sang, leurs os, leur moelle.
Dénaturant jusqu’à leur entité, identité.
Brusquant les allitérations, les assonances, les rythmes et les mesures.
Faisant rager les r, jusqu’au râlement final
Tordant les t jusqu’à les atterrer.
Souffrant les f, les suffocant.
Toutes une à une,
Dénudées, les lettres s’inclinaient,
Se soumettaient.
Acceptaient les jeux de maux.
Les je de mots.
Ils écorchaient leurs mots plutôt que d’accrocher la vie.
Ils auraient tant aimé, savoir les caresser,
Les effleurer, juste les aimer
Ils auraient tant aimé.
Leur mal était trop grand.
Souffrant de leur souffrance, ils ne pouvaient souffrir
De voir sous leurs mots, les blessures de leur peau.

S.PM

15.05.2006

Un dernier vers Monsieur...

Un dernier verre Monsieur
Le café va fermer
Il est tard Monsieur
Vous savez
J’ai des enfants à charge
Une femme pour ma décharge
Un chien des canaris
Puis une télé aussi
J’ai les verres à laver
La sciure à scier
Mes comptes à décompter
Vous savez Monsieur
J’veux pas vous obliger
Monsieur
J’suis obligé
Un dernier verre Monsieur
La maison ne fait pas crédit
Pas même pour ses amis
J’ai des créances à payer
Des échéances à respecter
Y’a l’huissier qui réclame
Mes tables, mes verres, ma femme
Il en veut à ma peau
J’vous jure c’est un salaud
‘faut pas traîner Monsieur
Le café va fermer
Un dernier verre Monsieur
Pour épancher vos restes
Ou au moins c’qu’il en reste
Un demi, un p’tit blanc
Un bien vite, en mouvement
Pour siroter votre peine
Ravaler votre déveine
‘faut pas pleurer Monsieur
On va fermer
Moi j’en ai vu Monsieur
Des passants s’empresser
De paraître apaisés
Des passants de passage
Trépasser avant l’âge
Des sages, des pas,
Des passages à tabac
De simples habitués,
Abîmés, écorchés
À vif, à chair, à sang,
Sans faux, sans blanc
Des ratures, des rayures
À chaque coin de figures
Dans chaque coin des blessures,
Des balafres, des brûlures
Des rêveurs ravinés,
Ravivés et grisés
J’ai entendu Monsieur,
De ces silences hurlés,
De ces murmures criés
Sans voix, sans mot,
Sans larme, sans eau
De ces non-dits scandés,
De ces ouï-dire bradés
Pour un verre sans raison,
Pour se taire sans motion
Des maux tus, des mots crus,
Des motifs, bouches cousues
Et des flots de paroles,
Brouhahas, farandole
Sur le zinc se déversent
Tous les mots en averse
Des bourrasques, des tempêtes,
Des orages plein les têtes
Moi j’ai vécu monsieur,
Au rythme des boissons,
Des débits des passions
Au rythme des galops,
Des demis, expresso
Au gré du va et vient,
Des rengaines, des refrains
J’ai écouté le temps,
S’égrainer lentement
Accoudé au comptoir,
J’ai compté les déboires
Décompté les espoirs,
Au compteur des lueurs
L’ardoise est sans couleur
Oui, j’ai vécu Monsieur,
Jusqu’à l’indigestion
Je n’en peux plus Monsieur
D’vivre par procuration
Partez avec vos larmes
Vos drames, vos alarmes
Partez, tirez la porte
Que le diable vous emporte
Et moi je rest’rai là
Avec mes femmes, mon chat
Mon chien, mon canari
Et ma télé aussi
Partez ne payez pas
La tournée du taulier
Une qui n’rentrera pas
Dans la poche de l’huissier !

S.PM